Just a Bluesman
JUST A BLUESMAN
LE NOM D'où sors-tu ce nom ? J'ai une grande sensibilité à l'histoire noire américaine et la passion du Sud profond, de la Louisiane. C'était un clin d'oeil que d'exprimer ma dualité ...
Just a Bluesman*Interview, Crossraods*
LE NOM
D'où sors-tu ce nom ?
J'ai une grande sensibilité à l'histoire noire américaine et la passion du Sud profond, de la Louisiane. C'était un clin d'oeil que d'exprimer ma dualité euro-américaine à travers deux figures historiques... Et puis, il y a cet épisode que je trouve bouleversant, lors de l'émancipation des esclaves à la fin de la guerre de sécession: les noirs qui n'avaient qu'un prénom, comme du bétail, se sont trouvés obligés par leur nouveau statut d'hommes libres de se choisir un deuxième nom. Tant qu'à faire, souvent grandiloquent... Je trouve ça bouleversant, mon nom est un hommage à ça. Mais ce n'est pas pour autant du prosélytisme, je ne lève aucun drapeau. En outre, il y a une idée d'impact médiatique, j'imaginais que ce nom susciterait la curiosité. Mais ce n'est pas une simple démarche intellectuelle... Bon, en plus je me disais aussi que le public retiendraient un truc pareil, que des questions se poseraient...
Et avant ?
En deux mots, cela fait environ deux ans que Napoleon Washington existe. J'ai tourné avant avec un groupe de blues électrique, le Crawlin' Kingsnake Blues Band, qui accompagnait l'harmoniciste Rock Bottom (aujourd'hui décédé) sur ses tournées en Europe. C'est lui qui m'a encouragé à jouer en acoustique.
LA GUITARE
Et cette fameuse guitare?
C'est une très belle histoire. Ma guitare n'est pas une Dobro, ni une National. C'est une Fine Resophonic, elle a été construite par des artisans français (Mike Lewis / Pierre Avocat) qui en fabriquent très peu, environ 25 par an. Ils en ont fait pour Goldman, Clapton, Cabrel, Hallyday, Verbeke, par exemple. A moi, ils me l'ont offerte pour que je bosse avec, c'est incroyable. En fait, j'avais besoin pour un disque d'une guitare avec résonateur et un collectionneur m'en a prêté une, comme ça, sans me connaître, sans avoir jamais vu ma gueule... pour une session de studio, une guitare de grande valeur, incroyable. On est devenu amis et j'ai découvert qu'il en fabriquait sous le nom de Fine Resophonic. Voilà, ils me l'ont finalement filée alors que je ne suis pas connu. Du coup j'ai un terrible rapport affectif avec cette guitare, c'est comme une personne. Et en plus elle a un son très difficile, c'est comme un cheval fougueux, un bronco, il faut la dompter. Il faut des mois et des mois pour obtenir quelque chose d'elle, la dresser. Et quand tu y arrives, tu te rends compte que c'est elle qui l'a voulu, elle qui décide?
Et pourtant tu la délaisses de temps en temps pour une maîtresse plus acoustique?
Oui, et cette autre guitare (une Martin) a aussi une histoire. D'ailleurs, ces jours, c'est un peu son 1er anniversaire ! il me fallait une seconde guitare parce que si une part du répertoire se joue sur une guitare à résonateur, une autre a besoin d'un modèle différent. Ce n'est alors pas le même son, pas le même langage, pas le même vocabulaire. Je bossais sur une guitare merdique, une croûte sans nom et c'est mon ingé-son qui, n'en pouvant plus d'entendre cette boîte à godasse, a réuni tous nos amis, leur a tapé 100 balles à chacun et m'a offert une vraie guitare!
LA VOIX
Tu parles de la guitare comme partie inhérente de toi mais peu de ta voix, cette voix qui est essentielle chez toi et qui vient peut-être avant le reste?
Peut-être... La guitare comme la voix font simplement partie de moi. Seulement l'instrument est une partie exogène, ce sont des gens qui me l'ont confiée pour que j'en fasse quelque chose. La voix, elle, je ne l'ai reçue de personne, pas même de moi à vrai dire. Il faut que je fasse avec, que j'y mette beaucoup d'amour, et de travail, pour obtenir un résultat qui me convienne. En fait, je ne fais pas de distinction entre ma voix et la guitare, c'est un ensemble. Je fais de la musique, ma musique. Les outils ne sont important que d'une manière relative, par exemple dans le rapport affectif dont nous parlions tout-à-l'heure. Mais pas vraiment dans le résultat final.
LE BLUES
Et le blues dans tout ça?
C'est plus un respect qu'une démarche, une compréhension historique du blues. Je suis nourri de gens comme Son House ou Charley Patton, mais aussi d'artistes actuels tels Keb' Mo ou John Mooney, qui ont fait du blues une musique moderne. Tu sais, je suis très, très attentif à faire quelque chose de contemporain. Le blues blanc et le blues noir, ce n'est évidemment pas la même chose, et je ne chante pas les champs de coton parce que je n'ai rien qui me permettrait de le faire. Je suis un Suisse de la ville, ou des montagnes, rien à voir avec un Black du Mississippi. Le blues est une culture de déraciné, et le fait que je m'y sente mieux que celle dans laquelle je suis né fait en quelque sorte de moi aussi un déraciné! Je ne sais pas pourquoi et je ne peux pas l'expliquer, c'est ainsi. Je n'ai pas de mission, ni de rôle particulier. Je fais seulement avec mes moyens une musique sincère, directe, qui parle de la vie de tous les jours et qui essaie de faire plaisir. Le blues ne devrait pas être ma culture de base, et pourtant... mais je respecte la tradition et je ne chante que les blessures et les caresses de la vie, ma vie. J'aime suffisamment cette musique et ce métier pour que ça renverse les barrières logiques d'un européen du 21ème siècle!
LE CD
Ce 1er album, c'est une naissance ou une renaissance?
Plutôt une naissance, c'est déposer une marque, prendre une petite place dans la galaxie. C'est aussi une étape importante. D'abord j'ai eu la chance d'avoir une belle distribution (Mosaïc Music en France. ndlr) mais aussi, le fait de ne pas être sur une major me donne une grande indépendance pour faire ce que je veux. Et j'avais à c?ur de faire de cet album, un objet fini, avec un début, une fin, une trame, une histoire? J'aime faire des disques qui sont comme un plat, qui a du goût et qu'on ne sert qu'une fois. C'est ça et pas autre chose. Et je n'aime pas chercher à reproduire en studio ce qu'on peut faire sur scène; ça n'a pas de sens, ce sont deux choses différentes, même si c'est la même identité. Le studio et la scène doivent être des prolongements mutuels. On a beaucoup travaillé le son, la couleur, la production. Il faut maîtriser tous les vecteurs de la communication qu'on souhaite établir avec le public. Le son est un message. Alors autant savoir ce qu'on dit... Pour cet album, on a fait tout un travail là-dessus: Il y a bien sûr toutes les chansons qui racontent des histoires, qui parlent, qui créent un petit univers, comme une petite fenêtre sur le monde, sur ma vie.. mais au-delà, avec mon ingé-son, on avait envie de lui donner un caractère, une gueule, à cet album. Tu sais, des considérations comme par exemple le fait que le blues soit d'origine rurale alors que je vis dans une atmosphère urbaine. Chacune de ces petites questions, et il y en avait des tonnes, devait trouver sa réponse. Finalement, on a enregistré ce CD dans une sorte d'immense gare de marchandises, sous un pont. On a fait venir un studio ambulantet tout a été enregistré sous le pont, qu'on avait réussi à faire fermer, dans cette gare, en plein air, en pleine ville et on entend un peu au loin la respiration et les bruits de la cité. Ça lui donne une vie, une âme. Et peut-être aussi une originalité, je crois vraiment qu'il faut se donner la peine de fabriquer la curiosité qu'on voudrait que les gens y mettent?
Quant à la scène, si je suis tout seul, ce n'est pas pour cela qu'il faut penser que c'est un show en solo. C'est au minimum un trio! Il y a un ingénieur du son, responsable pour moitié de ce que les gens entendent. Il y a aussi quelqu'un qui organise tout ça, trouve les dates, gère les ventes, prend les RV, un homme indispensable, un ami aussi, c'est Eric. Napoleon Washington, c'est un trio, c'est important.
Et puis il y a les projets, toujours des tonnes de projets à gérer. Par exemple, je prépare un nouvel album pour 2005 et en même temps un spectacle à trois sur scène (percussionniste, clavier et moi), avec des films, de la vidéo, un truc énorme, gros décor, infrastructure importante, pour intégrer la notion de spectacle à l'émotion. J'ai un agenda plus lourd qu'une enclume.
LES GOÛTS LITTERAIRES
Tu parles parfois de ton disque comme un roman, comme d'une écriture. Quelles sont tes références littéraires?
Beaucoup de liens se tissent entre ce que je lis et ce que j'écris en musique. Je lis surtout en anglais, et je suis sensible à des gens par exemple comme Paul Auster, ou Ernest Gaines qui a écrit sur la culture noire américaine des choses d'une profondeur invraisemblable, notamment ce livre, A Gathering Of Old Men, dont Schlöndorff a fait un film. Il y a aussi Iceberg Slim, de son vrai nom Robert Beck, qui était un souteneur dans le Chicago des années 40 et 50 et qui, dans ses livres racontant des histoires invraisemblablement sordides, décrit aussi les horreurs des ghettos noirs dans les grandes villes avec une dureté et une fulgurance incroyables.
Francis Rateau - Crossroads
(Note de la rédaction: Iceberg Slim a écrit des livres qui se sont vendus à plus de 8 millions d'exemplaires dans le monde, et qui ont inspiré toute une frange de la communauté afro-américaine et hip hop dont les rappeurs Method Man, Jay-Z et Ice-T qui a pris ce nom en hommage à Iceberg Slim (Les deux principaux livres sont Trick Baby et Pimp)
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