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“Si
tu veux faire ce disque”, j'ai dit, “il faudra qu'on l'enregistre
sous le pont là-bas”.
“Ah. Pourquoi?” Eric Laesser a répondu.
C'est-à-dire, c'est TOUT ce qu'il a répondu. Il ne s'est
pas mis à hurler, n'a pas appelé les premiers secours,
ne m'a pas proposé de passer une jolie-chemise-avec-les-manches-qui-s'attachent-dans-le-dos.
J'ai expliqué: “parce que c'est ici et maintenant, parce
que c'est réel-en-dur, juste à dix minutes de ton bureau.
Tu sais, j'ai écrit la plupart de ces chansons là-bas.
En été. Il faisait trop chaud dans ce minuscule studio
pour pygmées, alors j'ai pris ma guitare et je suis sorti chercher
un peu d'air et je me suis arrêté à la gare des
trains de marchandises. Il y avait un vieux wagon sur une voie de garage,
et j'ai d'abord trouvé que c'était quand même un
peu poilu comme cliché, non? Puis je me suis dit:et alors? Personne
ne saura que je suis ici. Et je suis resté assis là deux
mois, à regarder les trains, les avions au-dessus, le bruit de
la ville derrière, à rencontrer des nuages et des chiens
et les chansons qui venaient me voir. Alors voilà, il faut qu'on
enregistre là-bas. En plus, le blues ne permet pas raconter des
salades et je ne suis pas né à Clarksdale, Mississippi.
C'est ma ville, ma réalité, c'est chez moi”.
Nous avons organisé des repérages, commencé à
réunir une équipe suffisamment dingue pour jouer le jeu,
et mangé beaucoup d'aspirine en essayant de résoudre nos
problèmes techniques. Mais nous y sommes arrivé! Et le
résultat ressemble sacrément à ce que j'entendais
dans ma tête un soir en quittant mon wagon, alors que je me demandais
s'il ne faudrait pas laisser à ces chansons leur odeur de cambouis
et leur lumière orange de réverbères. Mais ne vous
y trompez pas: ne cherchez pas à écouter le pont DERRIERE
la musique, il est dedans. Dans chaque mot, chaque souffle, chaque battement
de coeur.
Tout ça a pris deux ans à se mettre en place. C'était
du boulot (un peu) et c'était drôle (beaucoup). Tout ce
dont nous avons eu besoin, c'est de beaucoup de respect pour la tradition
et de tonnes d'amour pour ce métier et cette musique. Bien sûr,
c’est plutôt d’un genre d’amour blindé,
étanche et antirouille qu’il s’agit: mais ÇA,
c'est la partie facile, non?
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